diumenge, 20 de novembre del 2011

Alain Rey: un pays qui a mal à sa langue

Alain Rey reproche à ses collègues linguistes et... (Photothèque Le Soleil)

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Alain Rey reproche à ses collègues linguistes et aux politiciens d'abandonner le combat pour la préservation de la langue de Molière.

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Annie Mathieu
Le Soleil

(Québec) Alain Rey, qui a visité la Belle Province plus d'une vingtaine de fois, a eu vent de l'indignation du maire de Québec, qui a constaté à Paris cette semaine que l'anglais gagnait du terrain. Se disant préoccupé pour la francophonie, Régis Labeaume a même appelé la France à se réveiller pour donner l'exemple.

Un coup d'épée dans l'eau? «Les efforts des Québécois pour la langue française ne sont pas bien relayés en France. Ils sont reconnus par les spécialistes, par les gens qui aiment le Québec, mais la méconnaissance des Français des autres parties de la francophonie dans le monde est énorme.»

«La majorité des politiciens français et surtout dans ce gouvernement sont des gens qui ont une grande admiration pour l'anglais et qui ne sont pas du tout intéressés par la défense du français», poursuit M. Rey, ajoutant que Matignon ne s'occupe plus que des problèmes économiques du pays. «Il y a une profonde indifférence sur les questions culturelles», déplore-t-il. Conséquemment, dit-il, la législation existante visant à protéger la langue, la loi Toubon adoptée en 1994, n'est tout simplement pas respectée.

L'auteur de nombreux ouvrages sur la langue, dont les célèbres dictionnaires de la maison d'édition Robert, croit ainsi qu'à l'heu re actuelle, les meilleurs défenseurs du français dans les réunions internationales sont plutôt le Canada, par l'intermédiaire du Québec, ainsi que les pays africains. La France est loin derrière, selon lui.

Pour illustrer ses propos, il cite en exemple l'ancien directeur du Fonds monétaire international (FMI) Dominique Strauss-Kahn et sa remplaçante, Christine Lagarde, qui ne parlent que dans la langue de Shakespeare par pur snobisme et «pour se donner l'illusion d'être en prise avec le centre de décision mondial considéré de langue anglaise».

Les autres coupables sont les médias et les entreprises, selon M. Rey. «Il y a une attitude qui consiste à valoriser tout ce qui est anglo-saxon et qui provient des États-Unis», analyse le linguiste. Ainsi, dit-il, les Français se soucient peu de l'utilisation abusive de mots anglais dans le langage courant, comme smartphone, week-end ou happy hour.

Indifférence ou ignorance?

Comment un tel laxisme est-il possible? «Les Français ont l'illusion qu'ils vivent dans un milieu unilingue où le français n'est pas du tout menacé, répond Alain Rey. Ils sont dans une sorte de protection imaginaire et fictive comme si le français était la seule langue du monde. Cela paraît ridicule, ce n'est pas rationnel, mais c'est le sentiment que rien ne peut faire mal au français.»

L'ancien directeur de la rédaction de la maison Robert, aujourd'hui relégué au poste de conseiller éditorial pour l'entreprise en raison de son «âge avancé», en veut surtout à ses collègues linguistes et aux politiciens d'abandonner le combat pour la préservation de la langue de Molière. Le sujet n'est donc pas tabou, il est tout simplement balayé sous le tapis, croit celui qui ne montre cependant pas du doigt monsieur et madame Tout-le-Monde, qui sont, dit-il, tout simplement mal informés.

«Je pense que la fréquence des anglicismes en France repose en très grande partie sur l'ignorance de l'anglais par les Français, fait valoir le linguiste. Par conséquent, si les Français étaient meil leurs en anglais, ils emploieraient moins d'anglicismes. Cela peut sembler paradoxal, mais c'est mon point de vue.»

Les anglicismes ne sont donc pas bien «ressentis» puisque les mots sont immédiatement prononcés à la française, avance M. Rey, ajoutant que les anglophones - et les Québécois - ont l'habitude de se moquer des Français en raison de la prononciation de certains mots. «On leur explique qu'il faut employer courriel, mais ils disent mail et même mailer comme s'il s'agissait du verbe "mêler". Ils n'ont pas de conscience du passage d'une langue à une autre.»

Pour l'auteur, les Français qui se battent pour leur langue sont les interprètes et les traducteurs qui connaissent bien l'anglais et qui veulent affirmer la différence entre les deux langues. Les Québécois ressentent aussi autrement le passage d'une langue à l'autre, selon M. Rey. «Ils s'en rendent très bien compte parce qu'ils sont en contact au quotidien avec l'anglais et ils savent que sur leur continent, l'anglais est majoritaire.»

Les autres pays européens ne sont pas épargnés, note par ailleurs Alain Rey. «C'est une tendance généralisée en raison de la puissance économique des États-Unis, du snobisme et de l'ignorance», ajoute-t-il. Selon lui, si Régis Labeaume s'était également rendu à Rome, en Italie, il aurait fait le même constat qu'à Paris : l'anglais y est omniprésent.

Même s'il n'aime pas ce qu'il voit et entend, l'historien de la langue arrive néanmoins à relativiser la situation du français dans le monde. Il s'est aperçu, dans ses recherches, qu'à la fin du Moyen Âge, la langue était dans un état bien pire encore. «Au XVIe siècle, la proportion de mots italiens dans la langue française était invraisemblable. C'était la Californie de l'époque», illustre-t-il en référence à la quantité de mots provenant de cet État américain dans l'usage du français.

«J'ose espérer que lorsque ce sera vraiment, pour employer le titre d'un beau film québécois, la fin de l'empire américain, la proéminence de l'anglais dans le monde reculera», conclut Alain Rey.

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